Entretien avec notre agriculteur

Gérard Praudel est le dernier agriculteur qui habite à Epinay sur Orge. Locataire des terres qu’il exploite, il cultive la majeure partie des terres agricoles spinoliennes. Il nous a accordé un entretien pour nous raconter l’histoire de l’agriculture à Epinay à travers son expérience personnelle et celle de ses aïeux arrivés dans la commune dans les années 1930. C’est toute une page de l’histoire d’Epinay qu’il nous livre là, l’histoire de ces agriculteurs qui attachés à leur terroir nous ont légué des terres qui non seulement nous nourrissent mais participent aussi à notre cadre de vie.

Le texte qui suit est une transcription de cet entretien, nous vous souhaitons une bonne lecture.

Histoire de la ferme

Mon arrière grand-père est arrivé de Corrèze dans les années 30. Il avait 2 fils : l’un a gardé la ferme à Longjumeau et mon grand-père a fait 3 kilomètres pour louer la ferme de la Grande Rue à Epinay.

Quand mon grand-père il est arrivé il y avait encore 2 pressoirs dans la ferme : un pressoir pour le cidre qui ici était à base de poirier, c’était plus du poirée que du cidre et il y avait un pressoir à vin dans la grange, trace de l’exploitation des vignobles.

A l’origine, quand le propriétaire exploitait la ferme, il était éleveur de moutons. Mon grand-père c’était un éleveur de vaches. Il avait 3 chevaux pour cultiver les terres. Pendant les années folles, il y a eu un moment où c’était la misère au niveau agricole, les céréales et les légumes ne se vendaient pas. Il a alors acheté un quatrième cheval pour que ma grand-mère puisse aller vendre du lait, il n’y avait que ça qui marchait. Donc ma grand-mère avait une petite carriole et un petit cheval pour faire sa tournée.

Mon grand-père montait à Paris tous les samedis avec son tombereau et ses légumes pour vendre ses légumes Faubourg-Saint-Honoré. Il partait à pied à coté du cheval pour mettre 50 kg de pommes de terre de plus dans la carriole et il revenait das la carriole quand elle était vide.

A l’époque, dans le coin tous les producteurs allaient aux Halles de Paris. Les maraîchers de Montlhéry, d’Arpajon… amenaient leurs légumes à Paris avec un cheval. Ils en avaient souvent plusieurs mais il fallait qu’ils restent à la ferme pour les travaux des champs. Du coup , comme il n’y avait pas assez d’un cheval pour monter les cotes , il y avait des loueurs de chevaux dans chaque cote entre Arpajon et Paris.

Avec une personne handicapé en haut de chaque cote qui surveillait que le maraîcher n’aille pas trop loin avec le cheval, il rattachait les harnais sur le dos du cheval, il lui mettait une claque sur le cul et le cheval il redescendait tout seul. En bas il y en avait un autre qui avait été esquinté pendant le guerre de 14 qui le récupérait, qui lui donnait un petit picotin d’avoines pour que le cheval soit encore plus pressé de revenir la fois d’après. Et il recommençait.

Après il y a eu l’arpajonnais, le petit train pour monter à Paris après-guerre.

A Epinay, la plupart des terres n’étaient pas très très faciles à travailler, il y a la nappe perchée qui est perchée un peu partout, les terres sont un peu argileuses et plus humides. Il y avait donc peu de maraîchers, c’était surtout des éleveurs, des producteurs de lait. Il y avait un coin très prisée pour la culture légumière, c’était les Roulles, rue des Vignes, tout ce coin là. Tous les paysans en voulaient un bout, ça permettait d’avoir des légumes plus tôt et de les vendre plus cher. C’est l’endroit le plus hâtif d’Epinay, c’est pour cela qu’ils avaient mis des vignes dans ce coin là. Sinon c’était surtout de l’élevage, des vaches. Les moutons ça c’est arrêté avec le propriétaire de la ferme qu’a repris mon grand-père.

La ferme à ses débuts et les chevaux

A l’époque, la traction c’était la traction animale, c’était les chevaux, et il fallait beaucoup de personnels.
Quand mon arrière grand-père est arrivé, il s’est mis tâcheron chez les autres. Quand il a eu un peu de sous il a acheté un corps de ferme avec 4 vaches. Le corps de ferme était tellement grand qu’il est monté à 6 vaches.
C’est mon grand-père qui a appris à connaître les chevaux à l’armée, c’était un grand connaisseur en chevaux mon grand père. Dans notre ferme on a toujours eu que des bons chevaux parce que mon grand père même s’il n’avait appris qu’à 20 ans, vraiment il connaissait bien les chevaux. Passer de la traction animale avec un âne avec un cheval c’était quelque chose. La charrue qui est devant ma porte c’était une charrue à 3 chevaux, il fallait 3 chevaux pour la tirer.

Grosso modo en moyenne il fallait 3 jours pour labourer 1 hectare. Aujourd’hui moi qui ne suis qu’un petit agriculteur je fais 1 hectare à l’heure. D’accord, ça donne 1 idée.

Il y a une unité de surface qui a été créée par ça, ça s’appelait l’arpent. Un arpent c’est la surface qu’un charretier pouvait labourer en moyenne en 1 journée. Ici dans la région, il fallait 3 jours pour faire un hectare, l’arpent il faisait 3300 et quelques mètres. En Beauce, l’arpent était à 5000 m car les champs étaient plus longs et la terre était moins dure à travailler. Ici, il y avait aussi plus de pentes et aussi les arbres fruitiers dans les champs qu’il fallait détourer. Avec un arbre fruitier tu vas moins vite, il fallait faire le tour. Mais de travailler dans les arbres fruitiers avec les chevaux c’était formidable. Parce que le cheval il avait peur que l’outil se bloque dans les racines et que ça lui foute un accoup dans le collier quand il passait près des arbres fruitiers. Donc tu cassais rien : quand tu approchais d’un arbre, le cheval il marchait avec précaution.

Après quand il y avait les machines, ça abîmait les racines, ça abîmait les outils, ça abîmait tout.

C’est la petite histoire de la grande histoire.

Les arbres fruitiers

Il y avait aussi pas mal d’arbres fruitiers dans les champs, les fruits étaient une partie de nos revenus. Il y avait des poiriers qui servaient à faire du cidre : les poires sont très belles, on croirait des Williams mais une fois que tu as croqué dedans tu recommences jamais, elles servaient juste à faire du cidre. Il y avait une cidrerie à Saulx-Les-Chartreux. Je me rappelle que quand j’étais petit j’allais avec mon grand-père amener les poires le mercredi soir et le jeudi on allait chercher le cidre doux. Ça faisait une boisson très âpre mais qui désaltérait beaucoup.

Et après ce qu’il y avait en trop, il le faisait bouillir, il faisait de la gnôle avec. C’était pas pour le goût, c’était pour qu’elle fasse 50 degrés. Et quand j’étais gamin la bouteille de gnôle ne quittait pas la table de la cuisine. Il n’y avait pas d’apéritif ni rien, quand quelqu’un arrivait c’était un verre de gnôle. Voilà la petite histoire de dans le temps.

Il y avait aussi beaucoup de cerisiers et de pruniers, des abricotiers aussi. Ils poussaient dans les champs, il n’y avait pas de grillages, personne n’allait cueillir un fruit qui n’était pas à lui. J’accompagnai mon grand père, lui il cueillait les fruits et moi je les rangeais dans le plateau. Ensuite les mandataires de la région qui faisaient la tournée des fermes avec leurs camions passaient chercher les fruits. Il y avait pas mal de paysans qui faisaient un peu de tout à l’époque : de la vache, du lait, des céréales, des légumes… et qui n’avaient pas de camion. Les mandataires faisaient le tour des fermes, ramassaient les légumes et allaient les vendre aux halles puis ensuite à Rungis.

Quand mon arrière-grand-père a pris sa retraite il ne s’est pas arrêté de travailler. Il passait sa vie dans les échelles à cueillir les fruits pour ses fils du mois de mai jusqu’au mois d’octobre. Il y avait pas mal de poiriers, je me rappelle, dans une ferme que j’ai repris à un petit agriculteur. Il me disait : « on avait un petit poirier, bon les poires étaient pas très bonnes mais elles étaient hâtives. Quand on vendait les poires, ça payait la batteuse ». A l’époque les céréales étaient récoltées à la lieuse et l’entreprise de battage passait dans les fermes pour battre le grain. Donc cet arbre là il était sacré. Les fruits étaient une partie de nos revenus.

J’ai connu beaucoup d’arbres fruitiers en plein champs. Il y en avait beaucoup dans les Hauts-Graviers. Il en reste encore quelques rangées abandonnées, dans le virage de Vaucluse à hauteur des jardins familiaux, dans les Roules, les Froids-culs. Maintenant ils sont abandonnés, il n’y a plus de fruits mais quand j’ai connu ça, c’était de toute beauté. A Ballainvilliers, il y avait des plantations de poiriers en espaliers, elles existent encore mais tout a été abandonné.

L’arrivée des engrais

Avant guerre, quand la chimie n’était pas encore là, c’était le fumier. Quand mon grand père a pris la ferme, dans le bail il fallait qu’il ait tant de vaches pour qu’il y ait assez de fumiers pour nourrir les terres. Et après ça quand tu étais éleveur, tu avais quelques hectares de luzerne parce que ça produit de l’azote. En bio, ils font pas mal de luzerne, les luzernes de pois…Il y a une grosse ferme mixte céréalière et maraîchère passé en bio il y a pas mal d’années à Nozay, M. Scura sur le plateau. Il fait beaucoup de luzerne. En bio sur des grandes surfaces, tu fais beaucoup de luzerne. La luzerne ça fait de l’ensilage, de la nourriture pour les bêtes bio et ça nourrit le sol. En plus si c’est bien fait, ça nettoie les terres. Voila pour faire de l’engrais.

Et donc c’est un Chti qui était venu louer une terre rue de Petit Vaux qui a été le premier à mettre de l’engrais sur les blés.

C’était après la guerre dans les années 50. tous les paysans ont dit:Non il est complètement fou, Nous avec tout le fumier qu’on met, c’est pas la peine. L’année d’après tous les paysans mettaient de l’engrais quand ils ont vu ce que l’autre arrivait à produire. Ça on me le raconte assez souvent, l’année d’après tous les autres paysans se sont mis à semer de l’engrais.

Il avait loué la ferme rue de petit vaux. Elle existe toujours, il y a tout un ensemble de bâtiments, un porche et au fond la crèche. Il y a un bâtiment vraiment ancien, ils ont fait des appartements là dedans. Lui il avait un gros troupeau de vaches. C’est pareil, il lâchait les vaches, elles passaient le passage à niveau, il les amenait et elles pâturaient surtout là où il y a les immeubles de grand vaux. Dans ce coin là le long de la rivière sur toutes ces terres humides qu’on pouvait pas cultiver, c’était des prés. Ça c’était une grosse ferme. Il a quitté Epinay à la fin des années 50 quand ils ont fait les bas-follets.

L’arrivée du tracteur

Mon père c’était un champion avec les chevaux, un des premiers qu’a su conduire son cheval tout seul. Quand le tracteur est arrivé j’avais 5 ans. Mon oncle m’a montré comment il marchait, il conduisait le tracteur avec moi. Quand il est parti à l’armée 3 ans plus tard, c’est moi qui ait montré à mon père comment démarrer le tracteur.
A 5 ans on m’a mis sur le tracteur, à 7 ans j’étais autonome. On m’amenait le tracteur dans le champ, je me débrouillais, je le réglais et je faisais le boulot et on revenait me chercher. La seule chose c’est que je n’avais pas le droit de prendre la route sauf pour traverser d’un champ à l’autre, en faisant bien attention.

Mon père il faisait le fignolage, le passage à la bineuse, il s’occupait des vaches et des chevaux.

On a été une des dernières fermes à avoir un tracteur. Tout le monde en avait déjà. J’avais 3 ans. C’était un tracteur de faible puissance, il fallait être costaud pour conduire ça. Le deuxième tracteur il est arrivé quand j’avais 5 ans, c’est celui qu’on m’a appris à conduire.Il avait un moteur de 403, c’était plus doux comme mécanique

Jusqu’à cette époque là, la moisson se faisait encore à la lieuse et il y avait encore la batteuse qui venait à la maison. Je me rappelle très bien avoir vu une entreprise de battage qui venait à la maison. L’entrepreneur il avait 3 chantiers de battage en même temps.

Quand le premier tracteur est arrivé, on a amené la faucheuse lieuse au maréchal ferrant pour qu’il remplace l’attelage chevaux et mette un attelage tracteur à la place. C’était une révolution dans la ferme. On a mis le tracteur sur la lieuse pour les moisson pendant 2-3 ans puis on a fait venir une entreprise avec une moissonneuse batteuse pour récolter.

Mon père ne conduisait pas trop le tracteur. Pendant qu’on faisait les champs et mon père lui il faisait tout ce qui était fignolage, passage à la bineuse, il s’occupait des vaches et travaillait avec les chevaux. A l’époque il y avait les vaches, il y avait de la betteraves à vaches, pas de la betterave sucrière, la betterave pour nourrir les vaches. Il y avait la luzerne,. Et puis il y a beaucoup de travaux qui allait mieux avec les chevaux qu’en tracteur à l’époque. Voila donc moi j’ai bien connu la mutation du cheval au tracteur.

J’ai vu le premier tracteur arriver et puis le deuxième et puis le troisième. A cette époque, on a acheté beaucoup de machines. Avec le deuxième tracteur, un prestataire de service venait avec sa moissonneuse batteuse. Mais le problème de la moissonneuse batteuse c’est qu’elle crache la paille d’un bout à l’autre du champ. Avant la lieuse larguait ses bottes, on ramassait les bottes et après on mettait ça en tas. La moissonneuse batteuse, non, il a donc fallu acheter une presse. J’avais 5 ans et c’est comme ça que j’ai appris à écrire mon nom.
En effet cette année là au mois de mars on est allé au salon de la machine agricole et mon père a acheté beaucoup de matériels, dont cette fameuse presse, et c’est comme ça que j’ai su comment s’épelait mon nom et quand ma mère a été m’inscrire à la grande école : comment vous vous appelez ? Praudel, P.r.a.u.d.e.l, Le directeur de l’école il en revenait pas : Comment il sait déjà ? Ma mère lui a dit : Non, non, non, non, ça c’est tout ce qu’il connaît [rire]. Mais je l’avais tellement entendu dire que je l’avais enregistré comme ça, bêtement, voilà c’est tout. Parce que quand il allait acheter le matériel il donnait son nom : Praudel, concessionnaire n° tant.

L’année d’après il a fallu qu’il rachète un tracteur plus puissant car ça n’allait pas avec la presse.
Là on s’est retrouvé avec 2 tracteurs à la ferme. Mon père conduisait le plus petit pour faire les travaux les plus précis, les plus fins. Et mon oncle ou moi on conduisait le plus gros. Il utilisait encore son cheval pour passer la bineuse. Après on a dû transformer la fameuse bineuse à chevaux en matériel tracteur. Ça allait mal, c’était un bazar pas possible par rapport au cheval. Après il a fallu se séparer du cheval, parce qu’ il commençait à vieillir et puis il n’y avait plus de chevaux de trait non plus. Les chevaux mon père il les avait achetés en 59. Les 2 derniers chevaux , ceux que j’ai le plus connu évidement, il les avait achetés à un marchand à Versailles.

Reprise de la ferme

Et puis après à Epinay, longtemps ça a tourné avec 2 fermes de producteurs de lait : mon père et la ferme du Breuil. C’était l’époque où les producteurs n’avaient jamais assez de lait pour fournit la clientèle. Au Breuil il y avait une grosse ferme des bâtiments, un grand hangar…ça a été rasé. L’agriculteur est parti en 72-74 et mon père s’est retrouvé le seul producteur de lait sur Epinay.

Je suis sorti avec mon beau diplôme d’éleveur en juin 75 et en 76, c’était l’époque où ils ont commencé à construire les Hauts Graviers. Mon père a perdu ses prés, il a arrêté la production laitière mais il avait gardé quelques bêtes à viande. Il n’avait plus de prés assez près de la ferme pour continuer la vente et puis de toute façon ça marchait plus, c’était l’arrivée du lait longue conservation.
Mon père pensait déménager pour chercher une ferme ailleurs mais l’agriculteur du Breuil est parti en Mayenne et lui a cédé les terres qu’il avait en location. L’exploitation de mon père s’est alors beaucoup agrandie.
Et puis durant mon service militaire, l’agriculteur le plus important du coin à Balizy est décédé. Sa femme est venue voir mon père : je sais que ton fils a fini ses études, est-ce qu’il ne pourrait pas venir travailler chez moi sous ta responsabilité pour m’amener jusqu’à la retraite ? C’est ainsi que mon père qui avait 38 ha au départ s’est retrouvé avec 22 quand il y a eu les Hauts Graviers, puis une centaine d’hectares à gérer avec le Breuil et Balizy.

L’achat de la première moissonneuse batteuse en 1983

Je me rappelle de la première moissonneuse batteuse qui est arrivée travailler ici. On était une petite exploitation et c’est moi quand je me suis mis à mon compte en novembre 83 qui ai acheté la première machine de la ferme. Jusqu’à ces années là, on prenait des prestataires de services.
J »ai fait ma première moisson en 84. J’avais alors les 42 hectares à Balizy de l’exploitant qui était mort pendant que j’étais à l’armée, puis fin 84, je m’associais avec mon père et ma mère, je regroupais les 72 hectares de mon père avec mes 42 et j’allais travailler un peu chez mon oncle qui commençait le maraîchage à coté de Pithiviers, dans le Loiret.

A ce moment là, il nous restait encore quelques bêtes à viande et on avait encore 2,5 hectares de prés. Quand je me suis associé avec mon père il avait encore un taureau, des vaches, quelques bêtes à viande.

Malheureusement mon père est tombé malade début 86, et suite à son décès il a fallu vendre le corps de ferme située dans la Grande rue d’Epinay. C’est à ce moment là que j’ai arrêté l’élevage des vaches. De plus comme d’autres agriculteurs ont pris leurs retraites et qu’ils estimaient mon travail, ils m’ont laissé leur terre qu’ils avaient en location. Mon exploitation s’est beaucoup agrandie, je devais acheter de nouveaux matériels. Comme on ne fait qu’une production par an, cela signifie qu’il faut tout avancer, les semences , les engrais, le matériel. Il y a eu des années où c’était difficile surtout lorsqu’une machine tombe en panne et qu’il faut la remplacer alors que ce n’était pas prévu.

Les vaches

Jusqu’à la fin des années 50, il y avait 3 fermes à Epinay. Il y avait la ferme de Petit vaux. L’agriculteur était Ch’ti, il louait les terres. La ferme y est toujours, il y a tout un ensemble de bâtiments, un porche et maintenant au fond une crèche. Il y a un bâtiment vraiment ancien, ils ont fait des appartements dedans. Lui il avait un gros troupeau de vaches. C’est pareil, il lâchait les vaches, elles passaient le passage à niveau, il les amenait et elles pâturaient surtout là où il y a les immeubles de grand vaux. Dans ce coin là le long de la rivière sur toutes ces terres humides qu’on pouvait pas cultiver, c’était des prés. Ça c’était une grosse ferme. Lui il a quitté Epinay à la fin des années 50 quand ils ont fait les Bas-follets.Et puis après à Epinay, longtemps ça a tourné avec 2 fermes de producteurs de lait : mon père et la ferme du Breuil. C’était l’époque où les producteurs n’avaient jamais assez de lait pour fournit la clientèle. Au Breuil il y avait une grosse ferme, aujourd’hui, ça été rasé. L’agriculteur est resté jusque dans les années 72-74 après il est parti en Mayenne pour reprendre une ferme d’élevage. Mon père s’est retrouvé le seul producteur de lait sur Epinay.

Je suis sorti avec mon beau diplôme d’éleveur en juin 75 et en 76 quand ils ont commencé à construire le lotissement des Hauts-graviers. Mon père a perdu ses prés, il a arrêté la production laitière mais il avait gardé quelques bêtes à viande. Il avait plus de prés assez près de la ferme pour continuer la vente et puis de toute façon ça ne marchait plus avec l’arrivée du lait longue conservation.

Les bêtes dans la région étaient tuées pour la plupart à l’abattoir de Longjumeau. A l’époque, il était pas très loin de là où il y a la piscine, ce sont les services techniques maintenant. Moi à l’époque, quand j’étais à l’école, c’était les bouchers du coin qui fermaient leurs boutiques à 13h le dimanche et qui le lundi faisaient leur abattoir eux-mêmes. On travaillait avec le boucher d’Epinay et le boucher de Sainte-Geneviève-des-Bois. Je me rappelle le dimanche soir il y avait le boucher qui passait à la maison, il faisait sa tournée des paysans et donc il venait voir si les bêtes étaient bonnes. Un jour on vendait un veau blanc, un veau de lait qui n’a pas encore été à l’herbe, une autre fois une bête à viande. Tout ça ça allait à abattoir de Longjumeau et moi mon boulot après l’école c’était de prendre mon vélo et d’aller à la pesée. C’était pas de bonne heure, j’arrivais souvent le dernier, la bête était accrochée, je marquais sur mon papier que ça pesait tant.
L’abattoir de Longjumeau a fonctionné jusque dans les années 70. Quand il a fermé on a dû aller à Corbeil, le coût du transport des bêtes n’était plus le même. Ils ont aussi fermé Corbeil puis Étampes, on devait aller en Seine-et-Marne pour faire tuer les bêtes. Tous les éleveurs du coin ont commencé à arrêter, ça a été la mort des petits éleveurs locaux.. En plus on commençait à arriver au milieu des années 70 au moment où le lait longue conservation est arrivé et l’agriculture de proximité en vente laitière a disparu. Il restait quelques producteurs qui faisaient de la vente directe en cultures légumières mais ça aussi ça a disparu petit à petit. Les agriculteurs qui faisaient de la vente directe en culture légumières, souvent c’était des gens qui faisaient les marchés.

Pour revenir quelques instants sur l’élevage des vaches, il y avait aussi ce qu’on appelait les nourrisseurs. C’était des gens qui avaient un troupeau de vaches mais qui n’avaient pas de terre. Le nourrisseur ne faisait que nourrir les vaches, il achetait tout l’aliment pour les vaches et il avait le droit de vendre son lait un petit plus cher qu’un producteur, parce qu’à l’époque les prix n’étaient réglementés. Il n’avait pas de terre, il achetait tout. Mais les vaches ne restaient pas dans l’étable car en général les nourrisseurs avaient quand même un pré mais ils achetaient la paille, le foin, l’ensilage, le mais…Ils avaient un pré du mois de mars avril au mois de novembre, c’est comme nous en zone urbaine, les prés n’étaient pas suffisant pour les bêtes qu’on avait. Il y avait une demande de lait, il y avait beaucoup d’agriculture et il y avait peu de terres disponibles. Mon père avait 7 hectares de prés à vaches et 3 pour les élèves, c’est à dire les jeunes animaux nés et élevés à la ferme. Mais avec 7 hectares de prés, à partir du mois de juin il n’y avait plus rien dedans. On les amenait au pré pour qu’elles se dégourdissent les pattes et tout ça, on leur amenait à manger dans le pré. Enfin aujourd’hui c’est pareil, ils amènent les balles de foin, ils amènent tout ça. Nous à l’époque on leur amenait du mais fraîchement coupé, de la veille ou du jour même. Ça, nous on l’a fait jusqu’en 77.

Mais passées les années 80, les éleveurs qui ont voulu poursuivre jusqu’à la retraite ont vraiment souffert. Avec le lait longue conservation il n’y avait plus de demande. Les nourrisseurs, il n’y en a plus et des troupeaux de vaches dans l’Essonne, il en reste 2. Vers Milly-la-forêt et plus haut… Il y avait aussi sur Balisy un éleveur de porcs. Souvent les porcs étaient nourris aux eaux grasses, c’est-à-dire ce qu’ils récupéraient dans les hôpitaux, la prison de Fleury-Merogis. Ça c’était les meilleurs trucs parce que cela marche 365 jours par an. Après il y avait les écoles, mais les écoles sont fermées pendant l’été. Il y avait un producteur de cochons à Balisy et il y en avait un à Villejust je crois. Il n’y en avait pas énormément d’éleveurs de porcs.

Par contre il y avait pas mal de petits producteurs dans le coin qui faisaient de la vente directe sur les marchés. Le lait se vendait à la ferme, après-guerre parce qu’avant guerre c’était difficile à vendre donc ma grand mère elle faisait la tournée. Avec la guerre et la pénurie alimentaire, les producteurs ne couraient plus après les acheteurs ce sont les acheteurs qui venaient à la ferme. Ça libérait du temps aux femmes parce qu’avec la guerre il n’y avait plus d’hommes pour travailler à la ferme, il n’y avait plus besoin de faire la tournée pour vendre son lait. C’est à ce moment là que ma grand-mère a fait une boutique pour vendre son lait, les pommes de terres de la ferme, ce qu’elle avait à vendre quoi. Voila, l’agriculture de proximité, on était en plein dedans là.

Et c’est à la fin des années 70 que tout est tombé. Avec les grandes surfaces, tout ça il n’en fallait plus. Il restait quelques petits producteurs qui faisaient les marchés, parce que les gens se déplaçaient encore sur les marchés donc ça allait. J’ai vu les derniers maraîchers. Il y en avait encore un qui produisait des épinards pendant quelques années sur Epinay. Sur Ballainvilliers Lirot a continué à produire des légumes jusqu’à il y a pas longtemps. Depuis quelques années on voit arriver des agriculteurs bio en Amap. A ma connaissance il y en a 2 à Longpont, 1 à Saulx-les-Chartreux vers le cimetière paysager. Saulx-les-Chartreux, c’était entièrement de la culture légumière.

Les cultures

J’ai introduit la culture de colza en 87-88 sur la ferme. La culture de blé aussi mais à l’époque, jusqu’en 95 il y avait une grande partie de la ferme qui était en mais. J’étais équipé pour récolter le mais, le mais ça pousse bien dans la région.

On dit qu’il faut de l’eau pour le mais, mais il y a une autre solution c’est de mettre un peu moins de pieds au mètre carré. Et tu fais aussi bien financièrement vu les frais d’arrosage. Ici l’irrigation coûterait très cher parce que c’est des petits champs, il y aurait beaucoup de traversée de route à faire. Donc je ne me suis jamais lancé là dedans. En plus il y a quand même des problèmes. Moi l’irrigation, même si aujourd’hui ils font mieux qu’à une époque, je suis pas pour. Quand tu vois un enrouleur, j’aime pas, pour différentes raisons. La première raison c’est que tu balance de l’eau de haut, ça tasse la terre, ça lessive la terre, ça tue tous les oiseaux lorsqu’ils sont en nidification. Si tu balance de l’eau à 4 ou 5 degrés sur une perdrix qui est en train de couver, les oisillons meurent et tu n’as pas besoin de beaucoup de temps pour ne plus avoir d’oiseaux sur la ferme.
Si il y a beaucoup d’oiseaux à Epinay, c’est parce que je n’arrose pas. En plus l’arrosage ça tasse la terre. Ici on a des terres qui sont pauvres en calcaire donc qui ont déjà tendance à se tasser. Le calcaire, ça permet d’aérer la terre, voilà en 2 mots.

L’agriculture raisonnée

L’agriculture intensive ça m’a pas plu du tout donc je suis parti très vite dans la culture raisonnée. La terre ça se respecte. On dit qu’il n’y a jamais de mauvaises terres, il n’y a que des mauvais paysans. Ça, ça veut surtout dire que c’est elle, la terre, qui commande, faut pas la forcer. On dit aussi qu’il vaut mieux un mauvais paysan et de bonnes terres qu’un bon paysan et de mauvaises terres. Au départ j’avais même envisagé de faire du bio mais c’était très peu développé à l’époque et on m’en a dissuadé. Maintenant je pratique ce que l’on appelle l’agriculture de précision.

Pour ce qui est de l’agriculture raisonnée, ça veut tout dire et ça veut rien dire. On n’essaye plus de produire le maximum mais on réfléchit avant de mettre un produit et on calcule la rentabilité. Ce qui est à l’opposé de l’agriculture intensive de la fin des années 70 qui était : plus je mets de produits, plus je produis et plus je gagne de l’argent.

Quand je suis arrivé à la ferme il n’y avait aucune norme pour le stockage des produits phyto-sanitaires. J’ai alors contacté la chambre d’agriculture pour travailler ensemble pour mettre en place des normes. Celles-ci sont maintenant strictes, les produits doivent être dans un bâtiment à part avec ventilation haute, ventilation basse, une porte qui ferme à clé et qui soit étanche pour qu’en cas d’incendie les pompiers puissent arroser sans que les produits partent à l’extérieur, plus d’étagères en bois… Maintenant il y a des normes bien plus compliquées, mais le local que j’ai construit quand je suis arrivé est toujours aux normes. Sur ce sujet aussi j’étais l’un des pionniers.

Pour revenir à l’agriculture raisonnée, j’avais un père qui était quand même très très ouvert à tout ça. Rééquilibrer les sols en acidité, remettre de la chaux, ça s’est pas fait tout seul mais c’est le premier grand changement que j’ai fait sur la ferme. Parce que ça ne se faisait plus du tout le chaulage, j’ai remis ça en route : équilibrer le sol pour avoir une meilleure alimentation de la plante et mettre moins d’engrais. Quand tu regardes mes sols aujourd’hui et que tu vois ce qui est dans la terre, tu te dis c’est quand même pas mal. J’ai vraiment préservé et multiplié les auxiliaires, j’y fais très attention.

Par exemple s’il y a des larves de coccinelles, c’est impeccable, tu ne vas pas traiter. Par contre contrairement à ce qui se dit, on ne voit pratiquement plus d’abeilles dans les colzas. Avant les colzas attiraient beaucoup les abeilles et il y a une quinzaine d’années, on nous a demandé de faire des colzas moins riches en acides parce que c’était un peu cancérigène et quand on est arrivé aux variétés qu’on a aujourd’hui qui sont bien meilleures pour la santé humaine et bien bizarrement pour les abeilles ça ne les intéresse plus. Je ne dis pas qu’elles n’y vont pas mais il y a peu d’abeilles qui vont dans les colzas.

Dans ma haie là oui c’est impressionnant ce qu’il peut y avoir comme abeilles mais dans les colzas on en voit plus. Elles sont dans les haies, les acacias. Dans la haie que j’ai planté le long de mon hangar (c’était obligatoire d’en mettre une quand je l’ai construit), j’ai mis des essences avec des fleurs qui les attirent beaucoup.

Maintenant je suis passé à l’agriculture de précision et c’est très complexe.

Déjà je ne commence pas une journée sans que j’aille sur l’ordinateur, on reçoit presque chaque jour les instructions de la Chambre d’agriculture comme celles pour l’utilisation des produits de traitements.

Avant c’était moi qui réglait la machine pour traiter, la tonne à traiter. Aujourd’hui tout est commandé par satellite, maintenant je conduis et les traitements sont déposés automatiquement pile poil au cm près où il faut. Je ne risque pas de traiter 2 fois au même endroit, tout est commandé par satellite. On a aussi resserré les rangs pour avoir un meilleur étouffement par la plante cultivée, pour avoir moins de plantes au mètre linéaire afin d’avoir moins de contamination et de maladies. Quand j’ai commencé il y avait 17,5 cm d’écart entre 2 rangs et maintenant on est à 12,5 cm.
Tout est raisonné, il y a longtemps que je ne mets plus 120 kg de semences à l’hectare. Je mets 340 pieds donc 340 graines (c’est un chiffre qui varie entre 220 et 380, c’est pour illustrer que je suis passé des grammes au nombre de graines). Ce n’est plus un nombre de kg que je mets au mètre carré, c’est un nombre de graines, c’est ça l’agriculture de précision. J’adapte aussi selon les conditions de semis : si la terre va très bien tu en mets un tout petit peu moins, si tu crains que la terre soit un peu plus humide, tu mets un peu plus de semences pour compenser la perte.

Tous les soir quand je rentre, je me mets sur l’ordinateur et j’enregistre le travail du jour, maintenant c’est obligatoire. Donc, par exemple, je mets que j’ai semé telle variété dans tel champ, que j’ai fait tel traitement, que j’ai broyé la jachère,… tout ce que j’ai fait dans les champs. Tous les soirs je le note. Tout doit être marqué, je dois pouvoir justifier de tout . Si je suis contrôlé, cela me sera demandé.

L’agriculture de précision, c’est on traite uniquement s’il y en a besoin, on ne se dit pas : puisque je passe là, autant mettre aussi ce produit là, ça m’évitera de repasser. Non, on traite aujourd’hui et à telle heure parce que c’est là que tu as la meilleure hygrométrie, c’est pas trois jours après. Et si tu n’as pas pu faire ton traitement au bon moment, le produit tu le fais reprendre par la coopérative et il t’en ramène un autre qui est adapté au nouveau stade de la plante.

Il n’y a pas que le satellite, il y a aussi les conseillers techniques. Le satellite est lui très fort pour découvrir préventivement les maladies, il les voit avant l’homme.

C’est la coopérative qui fournit les produits. Moi je suis à 2 coopératives. Mon grand père était fondateur de la coopérative de Corbeil. Cette coopérative a depuis été rachetée par une grosse coopérative d’Eure et Loir qui représente bientôt le tiers de la France aujourd’hui et qui s’appelle Axéréal. Je travaille encore un peu avec elle.
Quand j’étais gamin on avait un silo à Longjumeau et on allait livrer notre grain à Longjumeau. On attelait 3 chevaux sur les remorques qui sont dans la cour et on allait à la coopérative chercher du tourteau pour les vaches, ou de l’engrais. Le silo de Longjumeau dépendait de Corbeil. Et le gros avantage de Corbeil, c’est qu’il y a un port et on nourrissait Paris, les grands moulins de Paris, les Grands Moulins de Pantin qui n’existent plus aujourd’hui, par la Seine. C’était de la culture de proximité.

Parmi les agriculteurs de Longjumeau, on est nombreux à s’être mis ensuite dans une autre coopérative : Cap Seine. Beaucoup ne travaillent plus qu’avec Cap Seine, moi j’ai gardé les 2. Donc les 2 me fournissent en produits. Les produits sont à employer à tel stade de la culture et aussi à tel stade de la plante, de la mauvaise herbe à désherber. Ça c’est toi qui sait. Là j’ai 15 kgs de produits qui vont repartir, j’ai pas pu mettre mon tracteur dans les champs depuis je ne sais pas combien de temps, ça y est le stade est passé, terminé, vous reprenez le produit. Et à cette époque ci il n’y a plus de produits de remplacement. Donc j’aurai un peu plus de mauvaises herbes l’année prochaine. Il y a une précision d’emploi des pesticides que vous ne pouvez pas imaginer. Les normes sont de plus draconiennes.
Par exemple, si la température dépasse 25 °C, 75% du produit utilisé n’atteint pas la plante, il est évaporé avant. C’est pour ça qu’on travaille à 6h du matin pour profiter de la rosée et de la fraîcheur et à cette heure normalement il y a moins de vent

Donc l’agriculture de précision c’est déjà ne jamais traiter sans aller voir, évidemment, le satellite, la chambre d’agriculture : tant qu’il n’y a pas l’ordre de traiter de la chambre d’agriculture, tu n’y vas pas. Même si tu as vu ceci ou cela dans ton champ, tu n’as pas l’autorisation.

En fait la Chambre d’Agriculture relaye les décisions et autorisations du service de protection des végétaux de l’État. Tu ne traites pas parce que tu as envie de traiter, tu traites parce qu’il y en a besoin et parce que c’est autorisé. Les conditions d’utilisation sont aussi très encadrées, tu ne peux pas traiter à n’importe quelle heure par exemple.

Les cultures cette année

Cette année j’avais semé du Colza à la mi-août comme d’habitude, malheureusement il est détruit donc je vais semer du mais, ça se sème à la mi-avril.
Pour l’instant j’ai semé du blé comme d’habitude. On a retardé les dates parce qu’on nous a interdit le traitement des semences, j’ai donc commencé le 10 novembre. On n’a plus d’insecticides et pour lutter contre les pucerons, le mieux c’est de semer plus tard. Parce que plus tard il y a moins de pucerons et ce sont eux qui amènent des maladies incurables sur les plantes comme les viroses. Donc on a reculé les semis d’environ 3 semaines, quitte à mettre plus de semences. Sauf qu’après la période pluvieuse qui a commencé très tôt cette année, on n’a pas réussi à tout ensemencer. En plus en semant plus tard, tu as quand même la chance d’avoir plus de levée de mauvaises herbes avant de semer donc tu en as moins au moment de semer. Je préfère remuer la terre et déchaumer, cela remplace les herbicides .

Au mois d’octobre j’ai aussi ensemencé de l’orge d’hiver en même temps que le blé. Je fais de l’orge d’hiver et de l’orge de printemps pour échelonner mon travail. Parce que comme on travaille avec des stades très précis de plantes, on peut pas tout faire le même jour donc automatiquement je plante différentes cultures et différentes variétés dans chaque espèce. J’ai 4 sortes de semences en blés ce qui plaît beaucoup au meunier parce que pour faire un bon pain, il faut avoir différentes variétés de blés. Les différentes variétés ne se plantent pas à la même date.

Le gros défaut de l’orge d’hiver c’est que ça se sème en même temps que le blé. Le gros avantage, c’est ce que ça se récolte fin juin donc ça échelonne les travaux de moisson.

Pour en revenir à l’agriculture de précision, on est arrivé dans le colza à semer une variété beaucoup plus hâtive à hauteur de 5% qui va attirer les insectes. La plante va capter les pucerons pour que les autres plantes puissent pousser. Ça permet d’éviter un ou 2 insecticides ce qui est bien. C’est aussi ça l’agriculture de précision.

Après je fais de l’orge de printemps. Il faut savoir que tout ce qui n’est pas ensemencé à l’automne doit avoir un couvert végétal pendant l’automne pour capter les nitrates. C’est une obligation. Le gros avantage du couvert végétal c’est que ça capte les nitrates, le gros inconvénient c’est que ça empêche de faire des déchaumages et de faire des faux semis c’est à dire des levée de mauvaises herbes. Et il y a un peu plus de mauvaises herbes du fait de ce qu’on appelle des engrais verts : moutarde, phacélies,… Dans la culture de colza, certains agriculteurs ont tendance à semer le colza avec de la vesce ou autre chose. Semer avec une légumineuse pour que cela lui apporte de l’azote et pour que ça piège un peu les insectes.

Cette agriculture dont je parle, évolue sans cesse. L’agriculture de précision, ce n’était pas envisageable il y a quelques années, mais maintenant que le satellite est là et que les appareils commandés par satellite arrivent en ferme, mes pratiques ont beaucoup évolué.

Je sèmerai l’orge de printemps dès qu’il fera beau. On sème à partir de février, dès que les terrains sont suffisamment essuyés.

Et puis je vais refaire du mais cette année. Je vais en faire pas mal parce que je n’ai plus de colza. Et puis si je n’ai pas de mais, j’ai pas de tête d’assolement donc ma rotation elle en prend un coup. Parce ce que pour moins traiter j’ai toujours une rotation de culture donc automatiquement je mets du mais pour éviter la monoculture.

Le travail agricole au cours de l’année : semis, récolte…

Je sème du 15 août, pour le colza, jusqu’au mois de mai de l’année suivante. Le mais il faut absolument le semer dans un terrain qui est bien essuyé et puis il vaut mieux semer une variété moins productive et un peu plus hâtive tard que de semer du mais dans des terres un peu fraîches. Ça n’aime pas du tout ça. D’autant plus que je n’arrose pas. Quand tu remues la terre humide tu augmentes le besoin d’eau parce que tu auras un enracinement inférieur et tu auras une perméabilité de la pluie qui sera moins bonne. Donc pour avoir un meilleur enracinement, il faut travailler la terre bien essuyée.

Je commence les récoltes fin juin, enfin c’est suivant le temps. Fin juin il faut être prêts pour récolter l’orge d’hiver. Après, normalement, si le temps est bon il y a un petit délai et on commence rarement les céréales et les colzas avant les 15-20 juillet. Voila. Et de toute façon faut que ce soit fini avant le 15 août parce qu’après il faut semer les colzas.
Une fois que j’ai fini de semer mes colzas , au mois de septembre je sème alors les engrais verts.

La vente des récoltes

Je vends une partie de mes récoltes à Axéréal et une partie à Cap Seine.
Aujourd’hui Cap Seine travaille essentiellement à l’exportation. Quand je vends des grains à Cap Seine, à partir du moment où j’ai la qualité, les camions partent à 95 % directement à Rouen pour l’export. Quand je n’ai pas la qualité ça part dans un silo ou c’est retraité ou mélangé avec d’autres grains.
Ce que je produis pour Cap Seine, c’est essentiellement pour l’exportation et en général ce sont des variétés qui ont ce qu’on appelle la qualité export. Ce qu’on appelle la qualité du blé, c’est la qualité de la farine. J’applique les normes françaises, ce n’est pas pour faire du pain de mie pour les anglais, ce n’est pas pour faire du pain comme les égyptiens, c’est fait pour faire du pain à la française.
Pour l’autre coopérative, Axéréal, je lui vends essentiellement de l’orge, elle a ses propres brasseries et malteries. Je travaille surtout pour la bière avec elle.
En ce qui concerne le blé, comme il y a pas mal de marchés français, je fais des variétés qui ont une meilleure qualité car ils sont plus exigeants. Il faut avoir une mie qui lève régulièrement, il ne faut pas avoir de gros trous dans le pain parce ce n’est pas pratique pour mettre la confiture. Enfin tout ça ça fait partie de la qualité, comme ce que l’on appelle le W qui mesure la force de la farine, sa puissance à lever. Et surtout c’est adapté aux machines utilisées aujourd’hui, au XXIe siècle.

Quand on était au début du XXe siècle, le boulanger se levait à 4h du matin, il pétrissait son pain et suivant l’hygrométrie, il le pétrissait plus ou moins longtemps, il mettait plus ou moins d’eau, plus ou moins de machin.
Aujourd’hui, les machines se mettent automatiquement en route et quelque soit l’hygrométrie il faut qu’on puisse le pétrir de la même façon pour avoir la même qualité de pain. Ça a été à nous, producteurs, d’adapter nos variétés pour les pétrins automatiques, c’est incroyable. C’est incroyable mais c’est comme ça. Je ne reproche rien au boulanger qui ne veut plus se lever à 4h du matin, c’est pas la question. Tout le monde essaye de se simplifier la vie. Sauf que pour arriver à avoir une farine qui se travaille de la même façon quelque soit la température et l’hygrométrie, il faut que le grain, que la farine soit riche en protéine. Et pour qu’elle soit riche en protéine, il faut mettre de l’azote. Donc on nous as appris, on nous a obligé à mettre de l’azote tard pour nourrir le blé. Mais cet azote qu’on amène tard si jamais il il fait sec, il y a intérêt à mettre un couvert végétal (engrais vert) derrière pour le récupérer. Voilà.
Quand j’ai commencé à travailler, on disait qu’à partir du 1er avril, il ne fallait plus mettre d’engrais sur les blés parce qu’ils risquaient d’échauder. On perdait du poids spécifique. Le poids spécifique, c’est la densité du grain, c’est à dire que le grain était moins bien nourri il était trop gonflé et avec les grosses chaleurs il y avait un peu moins de farine dedans. Aujourd’hui il a fallu adapter des variétés pour mettre de l’engrais au mois de mai. Et si tu ne mets pas d’engrais au mois de mai dans ton blé eh bien tu ne le vends pas, c’est clair. Même les éleveurs ils n’en veulent pas parce que les éleveurs eux aussi ils veulent de la protéine mais ça c’est normal, c’est pour l’équilibre des rations de leurs bêtes. Ça je l’ai vu arriver, je l’ai vu…voila, ça c’est peut-être pas tout à fait normal mais bon c’est comme ça.

Ce qu’il faut savoir quand même c’est que quand j’ai commencé à travailler, en moyenne, c’est une moyenne, la production céréalière augmentait de 1% par an à l’hectare. Depuis les nouvelles normes, depuis qu’on fait beaucoup plus attention à l’environnement, il n’y a plus de progression. Ça veut dire que j’ai du mal aujourd’hui à faire les mêmes rendements que ceux que je faisais il y a 15 ans.

Et les variétés aujourd’hui qui ont une bonne valeur boulangère produisent moins que les variétés que l’on avait avant, c’est sûr.
Donc on a du mal à produire autant au mètre carré qu’on produisait il y a 15 ans.

Mais bon c’est pas ça qui est dramatique, c’est pas très grave à condition que le prix des céréales correspondent mais comme tout est coté en bourse aujourd’hui, tout est amplifié, c’est ça le problème. Là, avec le virus chinois ils ont fermé leurs ports. Et les chinois c’est quand même de gros consommateurs de céréales et de colza. Certains disent que si les chinois augmentent leur consommation d’huile d’un demi-verre par chinois par an, ça correspond à la production française d’huile de colza par an. Je ne sais pas si c’est vrai…

Le quotidien

La première chose que je fais c’est regarder le ciel pour la météo. Après je vais voir l’ordinateur pour voir s’il y a un mail de la protection des végétaux et de la chambre d’agriculture. Le reste c’est faire son activité vis à vis des contraintes de la journée, travailler les terres, traiter si nécessaire…

Par contre l’hiver c’est un peu plus calme, évidement. Normalement du 15 décembre à début février c’est plus calme, en général c’est le moment pour prendre un peu de vacances, il y a pas mal d’entretien de matériel aussi et je fais des formations.

Dernièrement j’ai repassé un examen pour avoir le droit d’utiliser des produits. C’est une autorisation pour 5 ans, donc tout les 5 ans il faut le repasser. D’un coté c’est pas plus mal, ça évite les dérives.

L’évolution de l’agriculture sur la commune

Proche de la retraite, je suis quand même obligé de la voir sans moi. Le gros problème c’est que j’ai beaucoup de propriétaires (Grosso modo, j’ai 80 propriétaires en indivision, si tu comptes tout il y en plusieurs centaines) donc c’est le propriétaire qui décide. Il y aura plusieurs repreneurs. J’aimerai qu’il y ait un spécialisé en bio, enfin bio ou pas bio mais spécialisé en agriculture de proximité qui reprendrait une partie de la ferme, ça c’est sûr. Après il y a 2 jeunes céréaliers qui sont prêts à reprendre la totalité des terres qu’ils pourront reprendre mais ça dépendra des propriétaires.

L’impact de la ZAC de la Croix Ronde

La ZAC ? Elle coupe la continuité de l’espace agricole. Aujourd’hui, une loi est tombée, il faut qu’on se recule de 5 mètres de toute activité. Ça sera mis en pratique en 2 temps : c’est pas rétroactif donc pour tout ce qui a été ensemencé cet automne, on continue comme d’habitude. Et pour tout ce qui n’est pas ensemencé on se retire de 5 m. Plus il y a de découpes et plus les 5 m mangent de la surface. Alors se pose le problème de comment entretenir ces 5 m pour que ce ne soit pas des dépôts d’ordures, des squats, ça c’est encore un problème.
Je ne suis pas d’accord avec la découpe que la ZAC provoque. Tous les champs que je cultive, elle les coupe en 2 pour m’en laisser qu’un bout, c’est quand même pas normal.

Quelques anecdotes pour finir

Il y a l’histoire du ru sans nom de la Grange au Breuil mais ça c’est triste. Je me suis battu comme tout pour sauvegarder ça.

Quand la loi des 5 m est tombée, il fallait aussi se reculer de 5 m des cours d’eau. Mais le ru Sans Nom de la Grange du Breuil n’était pas considéré comme une rivière à protéger, j’avais donc pas à me reculer. J’aime bien cet endroit là, il y avait beaucoup, beaucoup de gibiers à cet endroit là, on y voyait des faisans, des lapins, des perdreaux, des colverts, des bécasses, on voyait beaucoup beaucoup de choses . C’était le point de rendez vous des chasseurs. Donc j’ai voulu le protéger quand même et avec la Chambre d’Agriculture, on a placé le cours d’eau en zone à protéger.
J’ai donc fait une bande enherbée le long du ruisseau. Je ne traite plus mais le problème, c’est que cette protection environnementale est confondue par certains avec un chemin. Plus fréquenté aujourd’hui, il y a des chiens à longueur de journée et des gamins qui font de la moto et du quad, ça a fait fuir les animaux. Ça c’est dommage parce que ça partait d’un bon sentiment.
Sinon l’automne dernier, j’ai quand même vu une femelle sanglier avec ces 2 marcassins. Et aussi 2 chevreuils qui ont été percutés par des voitures au niveau du rond-point de la Croix-Ronde.

Enfin il y a les cigognes. Elles viennent se poser ici 2 fois par an quand elles partent en migration en septembre et qu’elles remontent en février-mars. Elles sont moins nombreuses à migrer avec le réchauffement climatique mais j’en vois toujours.

Voilà, je crois que j’ai abordé un peu tous les aspects de l’agriculture à Epinay.

Nous remercions Gérard Praudel pour cet entretien. Toute cette histoire c’est le patrimoine agricole d’Epinay. Il nous fait plus que jamais prendre conscience que ce paysage ouvert à la sortie de la ville, qui fait aussi tout le charme d’Epinay, est à préserver.

  • La plaine agricole de la Croix-Ronde au printemps